Voici l'interview réécrite en entier, qui est sortie hier, dans le magazine "Têtu".
MYLÈNE FARMER
"Si j'étais un homme, j'aimerais être terriblement sexy"
Elle fascine, intrigue, agace parfois, mais personne ne peut ignorer ses succès. A nos questions sur les filles, son public gay, ses textes, son nouvel album, sa tournée, elle répond...sans contrefaçon.
PROPOS RECUEILLIS PAR BENOÎT CACHIN PHOTOS ROBIN
Que n'a-t-on écrit sur Mylène Farmer? Son univers, son style, ses absences... Star parmi les stars ou génie du marketing? Quand on rencontre la chanteuse pour la première fois, le rendez-vous est donc de taille. Va-t-on enfin percer le mystère de la plus grande vendeuse de disques française, et ce depuis près de vingt-cinq ans? Dans un grand hôtel parisien de la rue de la Paix, la belle attend patiemment. Détendue, souriante, décontractée. Elle se lève, salue timidement et m'invite à prendre place en face d'elle. L'interview peut commencer. Un entretien ponctué de longs silences, de sourires timides et mêmes de quelques éclats de rire. Avec elle, il ne sera pas question de sujets éculés auxquels ses rares interviews apportent de timides réponses. Oubliés l'orang-outang, les cercueils, le marketing et la vie privée, Mylène évoque ici -toujours avec pudeur- sa carrière, ses impressions après le raz-de-marée des ventes de places pour ses concerts au Stade de France en septembre 2009, son public gay et ses futurs projets. Point de mystères en somme, seulement sa vie d'artiste.
Vous avez accepté de poser en garçon pour Têtu. Cela vous plairait-il d'être un garçon "sans contrefaçon" et sans "mouchoir dans le pantalon"?
Vous voulez dire un vrai garçon?! Je ne sais plus qui a dit: " Le printemps, c'est la saison où les garçons comprennent ce que les filles savent depuis le début de l'hiver"... J'y pense tous les matins en me rasant!(Rires)
Quel type d'homme aimeriez-vous être?
J'aimerais être un homme terriblement sexy.(Sourire.) J'aime l'élégance...
Qu'est-ce qui vous séduirait chez les femmes?
Leur imprévisibilité. C'est ce qui transforme le quotidien en aventure et la vie en destin.
Vous qui avez chanté "J'aime l'infirmière.." et "Sans contrefaçon, je suis un garçon", la bisexualité est quelque chose qui pourrait vous choquer?
C'est du domaine de la vie privée, mais non bien sûr, cela ne me choque pas.
Depuis vos débuts, vous êtes un icône gay, avec un très fort public gay, très fidèle. Comment le vivez-vous?
Je me méfie du terme "icône"... Ce sont celles que l'on brûle en premier! (Silence.) J'ai le sentiment d'être privilégiée. C'est un public pointu, sensible et avant-gardiste. Nous nous suivons depuis de nombreuses années, c'est important pour moi. Je pense aussi que je partage avec le public gay, comme avec d'autres publics d'ailleurs, le sentiment d'être "différent", sensation qui provoque des difficultés de vivre dans ce monde.
Que pensez-vous du mariage et de l'adoption d'enfants pour les couples de même sexe?
C'est un sujet de société que certains voudraient traiter sous l'angle moral... Pour moi cela pose la question de l'égalité des droits. Au 21e siècle, il serait temps de traiter le sujet!
On parle de vous comme de la "Madonna française", une autre icône gay. Cela vous flatte, vous amuse ou vous agace?
Non, cela m'indiffère, mais la formule est curieuse. Définir une personne par une autre... Cela montre que les gens ont besoin de repères, de comparaisons. Cette logique est absurde. Elle est une grande artiste et elle est unique en son genre.
Pourtant, certains vont plus loin, en prétendant que vous copiez son style, son côté sulfureux...
Copier ne fait pas partie de mon vocabulaire. C'est ennuyeux et ça ne dure pas.
En revanche, votre nouveau single, Dégénération, n'annonce pas un album ennuyeux mais plus up tempo que le précédent, Avant que l'ombre. C'est une envie ou une "obligation" par rapport à la tournée de 2009?
Comme Dégénération, mon humeur aujourd'hui est au mouvement... Il s'agit d'une humeur plus que d'une envie. Certainement pas une obligation! Je ne sais pas moi, mais faut que ça bouge!(Sourire.)
Parlez-nous de ce nouvel album, dont les titres sont évocateurs: Je m'ennuie, Sextonik ou Si j'avais au moins revu ton visage... Quelles ont été vos influences pour l'écrire?
Point de suture est un rendez-vous important. Les influences? Je ne sais pas...Je pense que je subis l'influence de la vie, du temps qui passe inexorablement... Si je reprends les titres que vous citez, ce n'est après tout qu'un moment de l'existence, on commence par l'ennui, puis vient le temps du Sextonik... Et, dans Si j'avais au moins..., on termine par un constat: "Qui n'a connu douleur immense, n'aura qu'un aperçu du temps." Mais il y a aussi Appelle mon numéro: tout n'est pas perdu!
Votre album s'intitule Point de suture, donc. Avec ce disque, quelle plaie avez-vous refermé?
Dans le livret de cet album, il y a une réplique d'Al Pacino, qui incarne Carlito dans le film L'Impasse. Avant de mourir, en voix off, il dit: "Tous les points de suture du monde ne pourront me recoudre." C'est aussi ce que je ressens. J'ai pour ma part choisi l'ambiguïté... " Point de suture", ici au singulier, évoque aussi bien qu'il n'y a aucune possibilité de suturer les plaies que l'espoir de guérison.
Le visuel de l'album montre des instruments chirurgicaux. Un peu osé, voire décalé, comme pochette, non?
Il ne s'agit pas de la pochette définitive mais d'un détail de la photo choisie. Ces instruments chirurgicaux prendront toute le signification dans le visuel de l'album. Ces photos sont nées de la découverte de l'univers unique, vraiment incroyable, d'un photographe japonais. Si c'est osé ou décalé, c'est en tout cas un univers qui ne laisse pas indifférent.
Même si votre précédent album, Avant que l'ombre, a bien marché, ce n'est pas un album "à tubes". Comment l'avez-vous vécu?Une carrière n'est pas seulement ce que vous appelez une succession d'albums à tubes. J'ai la chance de pouvoir partager avec mon public de nombreuses chansons qui n'ont jamais été des singles mais qui, je pense, ont touché le coeur des gens. Cela est bien plus important pour moi.
Le clip de Dégénération est très réussi et vous montre encore dans un univers très particulier. Comme dans le clip de Bruno Aveillan, vous sentez-vous "une espèce de créature" vivant sur terre pour donner de l'amour?
Bruno Aveillan est un des réalisteurs les plus doués de sa génération. C'est aussi une personne de grande qualité. Je souhaitais depuis longtemps travailler avec lui. Ce clip est sa vision. Il faudrait lui poser la question directement... Mais si l'on réfléchit, que pouvons-nous faire d'autre que de vivre, sur terre pour donner de l'amour et en recevoir?
Votre duo avec Moby, Slipping Away(Crier la vie), fut un beau succès, néanmoins vous restez toujours fidèle au compositeur de vos débuts, Laurent Boutonnat. Vous n'auriez pas envie de confier la composition et la réalisation d'un album à quelqu'un d'autre?
On peut tout imaginer! Mais ce n'est pas d'actualité... Il s'agit de Point de suture... Je vis le moment présent... Autant que faire se peut.
Et pourquoi pas un album 100% Farmer car, peu de gens le savent, mais vous avez composé un titre sur l'album Anamorphosée et cinq sur l'album Innamoramento...Vous êtes têtu!(Rires) C'est vrai, mais je préfère, je crois, partager ces moments avec quelqu'un, rebondir, apporter une mélodie de voix sur un couplet ou un refrain... Je pourrais recommencer l'expérience, mais je n'en ressens pas vraiment la nécéssité.
Votre tournée sera sans nul doute l'évènement 2009, notamment votre passage au Stade de France. Sera-t-elle une rétrospective de vos vingt-cinq ans de carrière ou un spectacle axé sur la nouveauté en laissant un peu de côté vos anciens tubes...
Je ne sais pas encore quels titres seront choisis... Mais il me semble évident qu'il y aura des titres issus de tous mes albums. A chaque fois que je pense, par exemple, à Désenchantée pendant un spectacle, c'est une émotion inscrite au plus profond de moi! Le public s'est approprié cette chanson et me boulverse quand il commence à chanter, à vibrer. C'est incroyablement fort... Indescriptible.
Envisagez-vous d'inviter des guests lors de votre tournée?
Nul ne le sait!...
Les concerts du Stade de France furent sold out en quelques heures. Cela vous aide-t-il à ne plus vous préoccuper de "l'aspect matériel" du spectacle ou, au contraire, ce raz-de-marée vous met-il encore plus la pression?
L'immense bonheur que le public m'a procuré en se manifestant de cette manière m'a d'abord fait verser quelques larmes... et s'est bien vite transformé en une angoisse terrible! Peur de décevoir... J'ai gravé dans mon coeur l'énergie transmise par seize mille personnes tous les soirs à Bercy, et je sais le cadeau qui m'est fait pour le Stade de France, et la tournée... Pourvu que mon coeur ne lâche pas!
En 2009, cela fera dix ans que vous n'aurez pas fais de tournée en province et à l'étranger. Êtes-vous heureuse, impatiente, de retrouver votre public "non parisien"?
À Bercy lors de mon dernier spectacle, le public n'était pas seulement parisien, il est venu de partout en France et, parfois, de l'étranger... Mais oui, je suis heureuse cette fois d'aller vers eux. Vous savez, ce public est unique. J'en suis consciente! C'est lui qui me donne l'envie de me dépasser à chaque fois. Il m'aide à avancer.
Envisagez-vous de vous produire à nouveau en Russie ou, pour la première fois, au Japon où vous avez de nombreux fans?Les dates des concerts viennent d'être définitivement calées pour la Russie, en juillet 2009. J'en suis ravie.
Après la tournée, on annonce votre retour au cinéma. Où en est le projet de film, adaptation du roman de votre amie Nathalie Rheims, L'Ombre des autres?C'est un projet qui me tient à coeur. Mais je préfère rester prudente. Nous ne savons pas encore quand le tournage aura lieu précisément. C'est en cours d'écriture. C'est une histoire et un rôle magnifique! J'attends...
Ce retour au cinéma est-il un challenge pour vous, au regard de l'échec commercial de Giorgino en 1994?
Si c'est un echec commercial, il n'en reste pas moins que c'est un film que j'aime. Quant au "challenge", comme vous dites, j'y vois moi plutôt le désir de refaire un film. Tout simplement.
Il y a toujours beaucoup de rumeurs qui vous entourent. Par exemple, on prétend que vous avez acheté les droits de la comédie musicale Peau d'âne. Info ou intox?C'est une énorme...ânerie! (Rires)
Dans ses mémoires, Michel Polnareff raconte votre projet d'album en commun. Projet assez vite avorté, selon lui. Pouvez-vous nous en dire plus?Non!(Sourire)
Autre projet, annoncé depuis plus d'un an, celui de votre ligne de vêtements et de produits, Lonely Lisa. Où en êtes-vous? Je suis ravie d'apprendre qu'il y a une ligne de vêtements! Il n'y a jamais eu d'annonce officielle. La marque a bien été déposée et une certaine presse a imaginé le reste. Mais puisque vous me posez la question, Lonely Lisa donnera naissance à un site internet communautaire, dans les prochains mois. Je ne peux en dire plus pour l'instant.
N'en avez-vous pas assez d'être enfermée dans un registre de chanteuse mélancolique, gothique, voire dépressive, alors que dans vos textes vous montrez un réel sens de l'humour et même du second degré? Je pense précisément à des titres comme Je t'aime mélancolie ou L'Amour n'est rien, où vous semblez vous moquer de vous-même...Je ne me sens enfermée dans aucun registre. Je suis faite de tout cela et de bien d'autres choses. L'humour est ce qui rend la mélancolie supportable au quotidien. Le second degré est, me semble-t-il, une hygiène de vie et rend les choses plus légères... Peut-être ceux dont vous parlez n'ont pas votre curiosité? C'est aussi leur droit après tout.
De la même façon, sur scène, vous êtes souriante, à l'aise, proche du public. Cependant, les journalistes, et souvent le grand public, ne retiennent que les moments d'émotion sur Ainsi soit-je... ou Redonne-moi...Cela me paraît tout à fait normal. Pourtant, ces moments d'émotion n'existeraient pas sans tout le reste. De même que les mots prennent leur dimension grâce au silence qui les entoure. La scène est une rencontre privilégiée, un échange unique de plus de deux heures où toutes les émotions se bousculent.
Vous semblez sensible à l'enfance. Vous avez chanté une chanson sur la BO des Razmocket à Paris, doublé la voix de Princesse Séléniadans Arthur et les Minimoysde Besson et vous signez les paroles de la chanson générique du dessin animé Creepie. Quel rapport entretenez-vous avec l'enfance?J'ai un rapport amnésique à l'enfance... Je n'ai aucun souvenir ou si peu. J'ai vraiment pris beaucoup de plaisir à travailler sur les projets que vous citez.
Pouvez-vous nous parler de l'interprète Lisa, qui chante Drôle de Creepie?(Silence) Elle est d'une grande sensibilité, se pose déjà des milliards de questions, a les pieds sur terre malgré son jeune âge et adore, tout comme moi d'ailleurs, Sigur Ròs. (NDLR: un groupe de rock islandais.)
Que pensez-vous du téléchargement illégal qui, succès oblige, vous touche de plein fouet? Comme 52 artictes qui ont soutenu le projet de loi contre le téléchargement illégal, estimez-vous que "le projet de loi (...) nous donne de très bonnes cartes pour qu'internet, la culture et la création soient réconciliés"?Je regrette qu'on en soit arrivé là et je m'interroge sur ce qui me paraît être un sujet de société plus profond. La possibilité de disposer gratuitement et à sa guise de l'oeuvre d'un autre pour sa satisfaction personnelle. C'est une dévalorisation du travail des artistes, et que serait une société sans artistes? Qui a interêt à ce que cela arrive? C'est absurde.
Pour finir, imaginons qu'une personne ne connaisse absolument pas votre oeuvre, par quoi lui diriez-vous de commencer pour vous connaître un peu?Par le titre caché dans ce nouvel album, mais chut... c'est un secret!
Point de Suture (Polydor), sortie le 20 septembre.
Personnelement, j'ai adoré cette interview où Mylène fait preuve d'un grand sens de l'humour notamment en parlant de sa marque de vêtements...